Six ans de micro-édition : ce que coûte vraiment une revue de carnets

14 février 2023

Carnets cousus à plat sur une table d'atelier, fil de lin apparent
Premier tirage de la revue Pli, numéro 1, cahiers cousus main avant massicotage. Roubaix, mars 2017.

Je tiens cette page pour une raison simple. Quand j'ai voulu monter mon atelier d'édition en 2016, je n'ai trouvé presque aucun chiffre honnête en ligne. Beaucoup de récits inspirants. Peu de factures. Alors voici les miennes. Je m'appelle Loïc Vanderbeke, j'édite des carnets et une petite revue depuis un appartement transformé en atelier, rue de l'Alma à Roubaix. Six ans. Quelques centaines d'exemplaires écoulés. Aucune fortune, mais des comptes que je peux ouvrir devant n'importe qui.

La genèse

Tout a commencé par un refus. En 2015, une grosse maison parisienne a décliné un projet de revue que je portais avec deux amies. Trop confidentiel, m'a-t-on dit. Ils avaient raison sur le marché. Ils avaient tort sur l'envie. J'ai donc décidé de le faire moi-même, petit, sans dette, et sans illusion. Le nom de la revue est Pli. Quatre lettres. Une référence au pli du papier et au pli qu'on prend, l'habitude.

J'ai immatriculé l'activité en micro-entreprise en janvier 2017. Code APE 5811Z, édition de livres. C'est le statut le plus léger pour démarrer, avec un plafond de chiffre d'affaires que je n'ai jamais approché. Les démarches se font en ligne, gratuitement, et création d'entreprise détaille les seuils et les cotisations bien mieux que n'importe quel blog. J'ai mis trois soirs à tout comprendre. Le plus dur n'était pas l'administratif. C'était d'accepter que j'allais facturer mon propre temps à zéro pendant longtemps.

Le premier tirage, en vrai

Le numéro 1 de Pli est sorti en mars 2017. Quarante-huit pages, format 16 × 24 cm, intérieur en Munken Print White 90 g, couverture en Materica 250 g, cousu main par mes soins les premières semaines, puis cousu à la machine par un façonnier de Tourcoing à partir du deuxième numéro. J'ai tiré 300 exemplaires. C'était déjà trop. J'en ai vendu 180 en dix-huit mois et donné une cinquantaine. Les autres dorment dans un carton sous mon bureau.

Voici le détail des coûts du premier numéro, sans rien arrondir à mon avantage. Le papier représente toujours le poste qui surprend les gens. Une rame de Munken correcte ne se trouve pas au supermarché, et les prix du papier ont bondi entre 2021 et 2022, parfois de 30 % en quelques mois. J'ai vu des hausses que je n'aurais jamais crues possibles.

Coûts réels du numéro 1 de Pli, mars 2017. Le prix de vente était fixé à 12 €.
PosteDétailCoût (numéro 1, 300 ex.)
Papier intérieurMunken Print White 90 g, 48 pages412 €
Papier couvertureMaterica Gesso 250 g138 €
ImpressionNumérique, imprimeur à Lille640 €
FaçonnagePliage, couture, massicot210 €
ISBNLot de 10 numéros (AFNIL)76,80 €
TotalSoit environ 4,92 € par exemplaire1 476,80 €

Les marges, sans broderie

Prix public : 12 €. Coût de fabrication unitaire : environ 4,92 €. On dirait une belle marge. Elle fond aussitôt. La librairie qui me dépose prend 30 à 40 % de remise. Pour les ventes en dépôt, je touche donc autour de 7,50 €. Enlevez le port, les enveloppes matelassées, l'essence pour livrer en main propre à Lille et à Arras, et l'heure passée à emballer. La marge réelle tourne autour de 2 € par exemplaire écoulé. Sur 180 ventes, faites le calcul. Ça ne paie pas un mois de loyer.

Un micro-éditeur ne vit pas de sa marge. Il vit d'autre chose, et il finance la revue avec. Le jour où j'ai accepté ça, j'ai arrêté de mentir à mon comptable et à moi-même.

Carnet d'atelier, octobre 2018

L'autre chose, dans mon cas, ce sont les carnets. Des cahiers cousus, papier vergé ivoire, couverture cartonnée toilée, vendus 18 € et fabriqués pour environ 5,80 € pièce en série de 100. La marge y est meilleure parce qu'il n'y a pas de remise libraire : je les vends en direct, sur les marchés de créateurs et lors de salons. Le carnet finance la revue. La revue donne sa raison d'être au carnet. C'est un équilibre bancal, mais c'est le mien.

ISBN, dépôt légal et autres mots compliqués

Deux obligations ont structuré mon démarrage administratif. L'ISBN d'abord, ce numéro à treize chiffres qu'on attribue à chaque édition. On l'achète par lots auprès de l'AFNIL. Un lot de 10 m'a coûté 76,80 € en 2017. Pour un éditeur qui sort deux ou trois titres par an, un lot dure des années. Chaque numéro de Pli, chaque modèle de carnet vendu sous un titre identifié, reçoit le sien.

Le dépôt légal ensuite. Toute publication imprimée diffusée en France doit être déposée. Pour un livre ou une revue, on envoie deux exemplaires à la Bibliothèque nationale de France, accompagnés d'une déclaration. dépôt légal à la BnF, et j'ai pris l'habitude d'expédier mes deux exemplaires le jour même où je reçois le tirage de l'imprimeur. C'est devenu un petit rituel. Glisser deux numéros dans une enveloppe à destination du quai François-Mauriac, à Paris, et savoir qu'ils y resteront quand mon carton sous le bureau aura disparu.

Les gens du papier

On ne fait pas ce métier seul, même en travaillant seul. J'ai mis deux ans à trouver les bons interlocuteurs. Mon papetier est un grossiste de la métropole lilloise qui accepte de me vendre par petites quantités, ce qui est rare : la plupart raisonnent en palettes. Mon imprimeur principal est un atelier numérique près de la gare de Lille-Flandres, dirigé par un certain Marc, qui a accepté de tester avec moi des grammages que ses gros clients ne demandent jamais. Le façonnier de Tourcoing coud mes cahiers depuis 2017. Sans lui, je serais encore en train de me piquer les doigts à l'aiguille.

Ces relations valent plus que n'importe quelle ligne de mon bilan. Un imprimeur qui vous prévient qu'un papier va manquer trois semaines avant la rupture, ça n'a pas de prix. Un papetier qui vous garde une demi-palette de Munken parce qu'il sait que vous en aurez besoin en septembre, c'est de la confiance, pas du commerce. J'ai compris tard que mon vrai capital n'était pas la trésorerie. C'étaient ces trois numéros de téléphone.

Ce que je referais, ce que je ne referais pas

Je referais le statut léger. Démarrer en micro-entreprise m'a évité de creuser un trou que je n'aurais pas pu combler. Je referais les petits tirages, plus petits encore : 150 au lieu de 300. L'invendu est le pire ennemi du micro-éditeur. Il immobilise de l'argent, occupe de la place, et pèse sur le moral chaque fois qu'on ouvre le carton.

Je ne referais pas l'erreur d'avoir cru qu'on me lirait parce que c'était beau. La distribution est le mur invisible. Fabriquer un objet, beaucoup en sont capables. Le faire arriver dans les mains de quelqu'un qui le paiera, c'est un autre métier, que personne ne m'avait décrit. J'ai appris en livrant à pied, en démarchant des libraires qui ne rappelaient pas, en tenant des stands sous la pluie au marché de la Vieille-Bourse.

Pourquoi je continue

Le numéro 8 de Pli sort au printemps. Toujours 48 pages, toujours cousu à Tourcoing, toujours déposé quai François-Mauriac. Je ne gagne pas d'argent avec. Je n'en perds plus, ce qui après six ans ressemble à une victoire. L'atelier de la rue de l'Alma sent la colle vinylique et le papier neuf. C'est une odeur que je ne troquerais contre aucun bureau. On me demande souvent si ça vaut le coup. Je réponds toujours la même chose. Financièrement, non. Pour le reste, je n'ai pas trouvé mieux.